Médecins-ministres d’un jour

Médecins-ministres d’un jour

Les quelques centaines de sièges du parterre de l’amphithéâtre Ernest-Cormier, du pavillon Roger-Gaudry de l’Université de Montréal, étaient bien remplis pour recevoir la visite du ministre de la Santé et des Services Sociaux Gaétan Barrette. Après un rapide mot d’accueil de Guy Breton au cours duquel il s’est comparé au ministre, d’abord pour les initiales, ensuite pour le parcours dans le monde médical, le principal invité a pris place sur la scène. Il a commencé d’un ton humoristique en remerciant l’auditoire de sa « présence non obligatoire ». (Un rappel de la controverse à laquelle il faisait référence : la Faculté de médecine, indépendamment du bureau du ministre et du recteur, avait d’abord rendu la conférence obligatoire pour les externes seniors. En réaction à un article du Devoir paru le 19 août, dans lequel des médecins et étudiants exprimaient les raisons de leur malaise face à cette décision, la doyenne de la Faculté de médecine, Dre Hélène Boisjoly, a choisi de lever l’obligation, tout en en expliquant les raisons : « Nous jugeons que cette conférence […] comporte un contenu éducatif à valeur ajoutée pour nos étudiants. Une bonne compréhension de l’organisation du réseau de la santé est essentielle et nous croyons que le ministre de la Santé est une bonne personne pour l’expliquer à nos étudiants qui œuvreront bientôt au sein de ce réseau. »)

Conférence du Dr Barrette, août 2015

Quelques centaines d’étudiants, résidents et médecins impatients d’entendre les propos du ministre Dr Barrette. Crédit photo : Mélanie Thériault

Après que les rires soient retombés, le Dr Barrette a annoncé la double tripartition de sa conférence : l’économique, le social et le professionnel, vus à travers les filtres de l’électeur, du médecin et du ministre. Sorte de renversement des rôles qu’il a filé tout le long de son discours, appelant à de nombreuses reprises les membres du public à essayer de s’imaginer ministres pour un jour. Il a déconstruit ce qu’il appelle le « mythe de Santé Inc. », en prouvant, statistiques à l’appui, que le Québec n’est  pas une province où on investit peu en santé. La partie mathématique de son exposé, qui aurait pu en rebuter plus d’un, lui a au contraire valu des remerciements durant la période de questions. Tout en reconnaissant ce qu’il appelle la « valeur réelle élevée » des médecins, il contredit l’idée de « dû » souvent citée au cours des débats. Pour lui, le contrat social entre médecin et patient reste trop souvent implicite. Ce qu’il a proposé avec son projet de loi 20, ce n’est que de l’expliciter.

À travers la décision d’autoriser un paiement de 1 G$ pour un traitement de l’hépatite C, par rapport au coût d’un deuxième bain donné aux résidents des CHSLD, il montre le genre de responsabilités qui sont les siennes au quotidien et les réflexions auxquelles elles mènent forcément. « Il y a toujours une facture au bout », rappelle-t-il en bon pragmatique à ceux qui préfèrent évacuer les chiffres. Sont citées les statistiques de l’INESS, l’économiste de la FMOQ et les données démographiques de la province. Il revient souvent sur cette idée : une pratique qui reflète bien la démographie est considérée comme une pratique correcte. De là la proposition de la pondération des inscriptions sur laquelle il s’attarde. Il procède ensuite à un rapide survol des AMP et décortique le concept du taux d’assiduité. Il fait enfin remarquer que, dans le cadre de gestion des GMF publié par la FMOQ le 15 juillet 2015, la plupart des propositions du PL20 étaient reprises presque telles quelles. Il dit qu’il s’agit de « rien de moins que l’application du projet de loi 20 », avec un sourire mi-triomphant mi-moqueur.

Pour compléter l’entrée en matière par un exposé économique, il utilise souvent dans le discours des expressions empruntées à l’économie, disant que les médecins doivent   « livrer la marchandise, même si je sais que vous n’aimez pas le terme », et utilisant indifféremment les concepts de patient et de client. La provocation perce sous la légèreté, et l’humour ne plaît jamais qu’à la moitié de la salle. Il finit par une diapositive sur les mesures proposées pour les médecins spécialistes avant de passer à la période de questions. Elle durera de 11 h 15 à 12 h 32, dépassant de beaucoup l’horaire prévu.

On le dit paternaliste, il répond qu’il s’agit de transparence. On lui dit que s’il est transparent, son ministère ne l’est pas autant.

Des externes et des résidents, présents dans la salle ou par visioconférence de plusieurs milieux de région, se présenteront aux micros pour formuler leurs questions, commentaires et critiques. Plusieurs cherchent honnêtement à mieux comprendre les modalités d’application de ces mesures à différents contextes. Il lui arrive de devoir « se citer [lui-même] » et revenir à ses diapositives, mais il le fait toujours sur le ton posé du pédagogue, lui pourtant connu pour être prompt à l’emportement. On le dit paternaliste, il répond qu’il s’agit de transparence. On lui dit que s’il est transparent, son ministère ne l’est pas autant. On lui raconte souvent du particulier, il réplique en essayant de revenir au général. Quand on lui cite l’exemple d’un radiologiste de Mont-Laurier, il tranche : « Je sais de qui vous parlez, et des mesures correctives seront bientôt prises. » Certaines remarques plus osées et revendicatrices soulèvent les applaudissements de l’auditoire, qui commence d’ailleurs à se clairsemer. Un résident en psychiatrie lui rappelle son passage à la FMSQ et sa fermeture face à l’idée des sanctions. Il répond qu’il n’a finalement pas trouvé de meilleures techniques pour changer les choses, mais qu’il est prêt à en considérer d’autres – ce dont son ton catégorique laisse pourtant douter. On parle patients-partenaires, vieillissement de la population, maladies chroniques et  comorbidités. On demande une meilleure préparation des patients à leurs rendez-vous, et le Dr Barrette dit qu’il pousse aussi en ce sens. La séance est levée sur un mot de la doyenne, puis les questions continuent un moment en petit comité.

Dr Gaétan Barette, août 2015

Pour Dr Barrette, le contrat social entre médecin et patient reste trop souvent implicite. Crédit photo : Mélanie Thériault

Dans une ambiance relativement moins tendue que ce à quoi on aurait pu s’attendre, sans que les maracons anti-PL20 annoncés dans l’article du Devoir (en remplacement du grabuge, interdit dans le hall d’honneur) soient particulièrement mis de l’avant, c’est un véritable appel à la mobilisation qui a été présenté à la veille de la rentrée des étudiants de l’année préparatoire et des nouveaux de première année – dont certains étaient déjà présents ce jour-là. Un événement qui, s’il aurait pu avoir avantage à se dérouler au printemps dernier, à l’heure la plus forte du débat, rattrape le retard en faisant voir que, si l’avenir de la médecine n’est plus ce qu’il était, il reste toujours proche, et qu’il est essentiel d’y travailler dès aujourd’hui.

Frédéric Tremblay, équipe 2015-2016
Frédéric Tremblay
Étudiant en première année, Université de Montréal

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