Au-delà des aurores boréales : soigner en terre Crie

Au-delà des aurores boréales : soigner en terre Crie

Lorsqu’on songe aux régions du monde où les populations locales souffrent d’un accès restreint à des soins de santé satisfaisants, plusieurs lieux plus lointains les uns que les autres surgissent dans notre esprit. On tend souvent à oublier que des Québécois et des Québécoises vivent dans un tiers-monde qui naît au-delà du 45e parallèle. C’est dans cet univers plutôt méconnu—et mal compris par plusieurs de nos contemporains—que Dr Éric Contant pratique, un omnipraticien pour qui sa profession est une forme d’engagement politique.

Dr Éric Contant, avril 2015Du Sud vers le Nord
Pratiquant à temps partiel depuis le mois de juin 2012 à Chisasibi, dans la région de la Baie James, Dr Contant rencontre quotidiennement des patients et des patientes faisant face à des défis bien différents de ceux et celles qu’il avait l’habitude de soigner en tant qu’étudiant à l’Université de Sherbrooke, puis résident à l’Unité de médecine familiale de Chicoutimi, au Saguenay—Lac-Saint-Jean. Avec une population à 95% d’origine crie, le restant étant majoritairement composé de professionnels de passage, la Baie James constitue un microcosme en soi.

L’apprentissage le plus crucial, toutefois, est à faire avant même de poser pied en territoire cri. En tant que Québécois d’ascendance européenne, Dr Contant note que « les patients cris traitent les médecins [blancs] avec plus de vigilance ». Au cours de l’Histoire moderne, les Premières Nations et les Inuits ont subi de multiples préjudices : « D’abord les explorateurs, puis les prêtres missionnaires et ensuite la compagnie de la Baie d’Hudson : les médecins, pour certains, ne sont que d’autres Blancs venus chez eux », explique-t-il. Son arrivée, tout comme celle de ses collègues « Blancs », fait partie de la « création de trauma culturel qui fait que la confiance [des patients] est plus difficile à acquérir », raisonne-t-il. « Et le grand roulement de personnel n’aide pas du tout. »

Savoir s’adapter
On peut penser que le plus difficile dans la transition est le choc culturel. Bien qu’il y ait des différences notables, surtout en ce qui concerne la relation patient-médecin, « il est important de garder l’esprit ouvert », rappelle Dr Contant. « Ici, je ne suis pas au Québec, je suis chez les Cris », et ce n’est pas tout à fait faux : suite à la signature de plusieurs traités et conventions, les Cris, tout comme les Naskapis et les Inuits, gèrent de façon autonome la santé et l’éducation contrairement à d’autres nations. Cependant, peu importe le palier gouvernemental duquel relève ces compétences, les apprentissages les plus longs—et les plus marquants—consistent en la façon de pratiquer de la médecine.

« C’est plus une adaptation qu’un apprentissage, et certainement pas un choc », se rappelle le jeune médecin en se remémorant une situation de fin de vie. « C’étaient de beaux soins palliatifs, culturellement adaptés à la patiente et à sa famille qui était présente. Je suis allée à ses funérailles et, quelques temps après, j’ai revu sa fille en bureau. Elle m’avait reconnu; elle était venue me parler de son deuil et me racontait ses rêves dans lesquels sa mère lui parlait. On dirait que la boucle se fermait », souligne le médecin de famille en insistant sur l’importance de la vision holistique de la santé propre aux Premières Nations. Il explique : « La maladie est comme un voyage à faire en famille. La famille—pas juste la fratrie, mais la famille étendue—est à inclure dans toutes les décisions et à tenir au courant de l’évolution. Parfois, la famille se déplace même d’autres villages pour venir visiter le malade! »

Une première ligne cruciale
Lorsque questionné sur une journée typique, le médecin de famille, basé à l’hôpital de Chisasibi, esquisse un sourire, la plupart de ses journées de travail étant plutôt éclectiques. « Je peux commencer une semaine en urgence—qui s’apparente plus à une clinique sans rendez-vous, puis continuer avec de la prise en charge de maladies chroniques, de suivis de femmes enceintes, de suivis d’enfants et d’hospitalisations. Je fais aussi des suivis de personnes âgées, des visites à domicile, de la surveillance d’hémodialyse et de la psychiatrie, en plus des traumas. » La diversité des cas n’est certainement pas étonnante lorsque les médecins de famille sont souvent la seule ligne de soins accessible sur place. « Et lorsque qu’il y a des cas dans des villages sans médecins, j’assure aussi leur couverture par téléphone! »

Le médecin de famille joue un rôle pivot dans ce système de santé : « En vérité, on est les seuls », commente Dr Contant, en faisant référence aux équipes de soins uniquement composées d’omnipraticiens. Lorsqu’il y a des cas compliqués ou instables, aucun autre soutien n’est disponible : tout un défi lorsque le matériel n’est pas aussi complet qu’en grande ville. « Par exemple, si un patient a besoin d’un CT scan, on peut seulement y avoir accès par transfert [en Medevac] à Val d’Or ou à Montréal. Si les cas sont stables, on a le luxe d’attendre et de les suivre afin de voir la maladie évoluer », illustre Dr Contant en rappelant que pratiquer en communauté permet de mieux connaître ses patients.

Pour un médecin formé exclusivement dans un milieu « Blanc », avec peu ou pas d’exposition aux enjeux de santé propres aux Premières Nations, le défi est grand, mais c’est ce qui rend la pratique si valorisante. « Le champ de pratique est très vaste, et il faut toujours se tenir à jour.

Un trauma historique

Même si l’offre de soins est plutôt réduite, « l’accès aux soins est très facile », assure Dr Contant. « Les patients appellent et ils ont un rendez-vous en l’espace d’une semaine. » Cependant, ce dont les Cris ont besoin est un suivi médical plus serré. Dans un contexte socio-historique aussi chargé, il est d’autant plus crucial que la relation patient-médecin soit solide. « Le problème, c’est que les équipes de soins tournent beaucoup avec une grande majorité de médecins dépanneurs. L’accès est bon, mais pas la continuité », déplore-t-il. « Diabète, obésité, hypertension, insuffisance rénale chronique, dépendance à l’alcool, problèmes psycho-sociaux : c’est une population assez malade. Mais il n’y a pas que les maladies chroniques, il y a aussi les traumas, y compris les traumas transgénérationnels et familiaux », mentionne-t-il, en faisant référence aux pensionnats indiens du siècle dernier.

« Il est alors essentiel d’adapter notre discours aux réalités du patient », reconnaît-il. Pour un médecin formé exclusivement dans un milieu « Blanc », avec peu ou pas d’exposition aux enjeux de santé propres aux Premières Nations, le défi est grand, mais c’est ce qui rend la pratique si valorisante. « Le champ de pratique est très vaste, et il faut toujours se tenir à jour », reconnaît Dr Contant avec une pointe de fierté dans la voix.

La santé, un enjeu sociopolitique
Avec une maîtrise en sciences cliniques en poche sur l’impact du niveau socioéconomique, sur l’empowerment et sur l’auto-gestion chez des patients atteints de maladies chroniques, Dr Contant est plus que qualifié pour gérer les cas de diabète multi-compliqués, par exemple, qui se présentent souvent lors des cliniques de sans rendez-vous. Parlez-leur de changements de médication et d’habitudes de vie, ses patients savent ce qu’ils ont à faire, sauf qu’ils n’en ont pas les moyens. Encore une fois, « il faut savoir adapter son discours : je peux bien dire à mon patient diabétique de mieux manger, de consommer plus de fruits et de légumes, mais êtes-vous déjà allé au dépanneur du coin ? Il n’y a que des fruits en conserve. Le patient n’est que la pointe de l’iceberg de tous ces problèmes économiques et politiques », affirme Dr Contant en faisant référence à l’héritage des écoles résidentielles et aux conséquences de la discrimination.

« En médecine, on n’échappe pas aux préjugés », regrette-t-il. « Par exemple, nous avons eu à suivre une femme, mère de cinq enfants, qui venait d’accoucher par césarienne. Après son opération, elle désirait rentrer tout de suite à la maison et plusieurs des médecins de l’équipe hochaient la tête », raconte Dr Contant en faisant comprendre qu’ils se disaient entre eux que « c’était une Autochtone, après tout ». « On ne sait pas pourquoi elle voulait rentrer : peut-être qu’elle était monoparentale, peut-être qu’elle ne faisait pas confiance aux personnes qui surveillaient ses enfants à cause d’abus et de négligence. Ou peut-être que personne ne gardait ses enfants! », rationalise-t-il, avant de poursuivre sur les façons de réduire le racisme systémique. « Il faut rendre le milieu plus accessible, surtout aux étudiants francophones », souhaite-t-il, avant de conclure que le travail à faire est encore considérable.

Ce n’est pas par hasard que Dr Contant pratique dans un milieu aussi défavorisé : les Première Nations, même si elles vivent supposément dans un pays développé, font face à de nombreux défis. Leur espérance de vie est inférieure de six années à la moyenne canadienne, tandis que le taux de mortalité infantile frôle le double de celui du pays. Même son de cloche du côté des maladies chroniques, qui affligent de façon disproportionnée la communauté. La médecine devient rapidement sociale lorsque le trauma historique est encore d’actualité—on n’a qu’à penser à la négligence du système judiciaire à l’égard des femmes autochtones disparues et assassinées. Le changement étant encore incertain, il est alors crucial de s’éduquer sur ce qui rend une partie de notre population aussi malade, mais aussi sur ce qui la maintient encore dans cette situation.

Nina Nguyen, équipe 2014-2015Nina Nguyen
Étudiante en 3e année, Université de Sherbrooke

Dans ce numéro