Partager sa vie et la passion de la médecine humanitaire à deux…

Partager sa vie et la passion de la médecine humanitaire à deux…
Dre Thibaudeau et bébé dans le quartier Banconi à Bamako

Dre Thibaudeau et bébé dans le quartier Banconi à Bamako

L’adjectif « humanitaire » se définit par la recherche de l’amélioration de la condition de l’homme. Lorsqu’on parle des populations défavorisées qui vivent dans des conditions très différentes de notre vie nord-américaine, cela prend tout son sens. Un couple de médecins de chez nous partage cette fibre humanitaire qui les a poussés à moduler leur pratique pour maintenant partir ensemble aider les gens ailleurs dans le monde! Dre Sylvie Thibaudeau et Dr Jacques Pelletier sont un couple dans la vie et un couple dans la médecine!

Nos deux médecins vedettes revenaient tout juste d’un séjour de formation en médecine tropicale au Christian Medical College à Vellore en Inde lorsqu’ils ont répondu à mes questions, ils étaient donc pleinement dans l’esprit du sujet!

De Montréal à la Gaspésie…
Diplômés en médecine de l’Université Montréal en 1983, les études les ont réunis. Par la suite, la liberté de pouvoir faire un peu de tout et la pratique stimulante remplie de défis d’un médecin de famille les ont  amenés à choisir la médecine familiale.

Tous les deux attirés par l’aventure, ils ont par la suite décidé de s’installer en Gaspésie dans une ville à plus de 70 km du centre hospitalier! Jacques m’avoue souvent blaguer en disant que la Gaspésie a été sa première mission humanitaire!

Depuis, la splendide région célèbre pour son accueil et sa beauté, les a conquis. Quatre enfants et une pratique enivrante plus tard, ils y sont toujours! Ils ont su moduler leur pratique avec les besoins de la région et leurs envies. Compte tenu que le centre hospitalier est à une grande distance de leur résidence, le couple travaille aussi en extrahospitalier. Dre Thibaudeau travaille dans un CLSC en y effectuant de l’urgence de stabilisation, des consultations sur rendez-vous et du CHLSD tandis que Dr Pelletier exerce à l’urgence du Centre hospitalier de Maria, en clinique avec un confrère en plus de s’impliquer en tant que médecin conseil à la CSST. Tout cela, n’est qu’un bref aperçu de la diversité de leur pratique!

Le voyage vers la médecine humanitaire
L’âme missionnaire et l’attirance pour l’exotisme ont toujours fait partie de la personnalité de Dr Pelletier, il me dit même avoir fait sa médecine pour cette raison! La vie et les enfants n’ont fait que retarder ces projets, sans doute pour le mieux puisque la maturité s’est ajoutée à ses expériences professionnelles pour le préparer à ces aventures.

 Mes plus belles expériences sont celles qui me touchent profondément. Ce sont celles où je constate que j’ai pu aider quelqu’un à reprendre confiance ou espoir, ce sont celles où quelqu’un m’a amenée moi-même à être meilleure ou à faire mieux.

Lorsque les enfants sont devenus grands et ont quitté le nid familial pour étudier, Dr Thibaudeau a décidé de les rejoindre à Montréal  pour compléter un Baccalauréat général en musique de 2004 à 2009.  Travaillant en même temps au CLSC de la Petite Patrie dans la même ville, elle a été exposée à la pratique multiethnique, ce qui lui a donné le goût de connaître davantage les autres cultures.  C’est au même moment que Dr Pelletier a commencé son certificat en Coopération internationale à l’éducation permanente de l’UdeM et a commencé à travailler auprès de la Croix-Rouge. Dr Thibaudeau a donc décidé de suivre son conjoint dans ses aventures humanitaires. En 2009, le couple a décidé de faire le microprogramme en Santé internationale offert par l’Université de Sherbrooke!

C’est donc tout récemment que nos deux médecins vedettes ont commencé à travailler à l’étranger! Un mois par année, ils supervisent des stagiaires en médecine familiale en milieu tropical. Durant ce mois s’ajoute aussi la formation médicale des étudiants Maliens en médecine. Ils se déplacent donc habituellement un mois par an au Mali, mais cette année, compte tenu du manque de sécurité au Mali, ils iront plutôt à Haïti.

Dr Pelletier s’implique aussi dans les déploiements d’urgence d’un mois avec la Croix-Rouge (ERU).  « Nous sommes parachutés au milieu d’un désastre avec de l’équipement médical ou chirurgical de base selon la situation ». Ma première mission dans un camp de réfugiés au Cameroun, au milieu du désert puis, une mission avortée en Géorgie, lorsque l’intensité des combats locaux a monté d’un cran. Par la suite, deux séjours à Haïti,  à un mois et six mois, après le tremblement de terre. »

…en Afrique, « Êtes-vous en train de me dire que vous pouvez sauver mon enfant? » et, au Canada, «Me dites-vous que ma mère de 96 ans va mourir?

Et qu’en est-il de la médecine humanitaire au Québec?
Depuis 2007, le couple fait de la médecine de dépannage à Kuujjuaq environ trois semaines par année. Dr Pelletier surnomme affectueusement cette région, leur Afrique du Nord.

Du côté urbain, Médecins du Monde à Montréal organise des cliniques des migrants qui permettent de donner des soins à des personnes qui n’ont pas encore leur statut de citoyen canadien et qui n’ont pas accès à notre système de santé. Dr Thibaudeau nous indique qu’ils tentent de répondre bénévolement à leurs besoins avec des modestes moyens : « On fait ce que l’on peut avec ce que l’on a! ».  «Cela nous permet de rester en contact avec le monde en restant ici au Québec! » nous déclare Dr Pelletier.

Ces cliniques leur enseignent ce qui n’est pas écrit dans les livres et inspirent nos deux médecins vedettes : « Le courage des migrants est très inspirant. À travers eux, j’apprends à quel point on peut faire des choix à la hauteur de nos convictions, malgré les grandes difficultés pour les accomplir » nous avoue Sylvie Thibaudeau.

Dr Pelletier est aussi un médecin visiteur avec le programme de la Croix-Rouge canadienne auprès des immigrants détenus par le Service Canadien d’immigration. C’est une tâche non clinique qui veille à l’application des normes internationales de détention pour cette clientèle.

Dr Pelletier et enfant à Kalandjigula au Mali

Dr Pelletier et enfant à Kalandjigula au Mali

Quels sont les plus grands défis de l’aide humanitaire?
La différence d’approche semble être ce qui nécessite le plus d’adaptation. L’important c’est de ne pas oublier l’essentiel : « Lorsque nous arrivons à l’étranger, nous sommes complètement dans une autre réalité au centre de laquelle il y a un humain semblable à nous, mais qui s’exprime et vit différemment » nous rappelle Dr Thibaudeau.

Dans la même optique, Dr Pelletier nous explique qu’il faut s’ajuster aux différences culturelles et que cela est primordial. « Les différences sont telles qu’il me faut même apprendre à concilier, en Afrique, « Êtes-vous en train de me dire que vous pouvez sauver mon enfant? » et, au Canada, «Me dites-vous que ma mère de 96 ans va mourir? » .

Quelles sont vos plus belles expériences?
Sylvie Thibaudeau nous avoue qu’elle ne croit pas qu’elle retienne qu’une seule plus belle expérience: «Mes plus belles expériences sont celles qui me touchent profondément. Ce sont celles où je constate que j’ai pu aider quelqu’un à reprendre confiance ou espoir, ce sont celles où quelqu’un m’a amenée moi-même à être meilleure ou à faire mieux. »

Deux images émeuvent encore Dr Pelletier : « Premièrement, à Haïti, voir une jeune patiente arrivée comateuse d’un neuro-paludisme et après être restée trois jours dans le coma sans soins intensifs, sans laboratoire et recevant ses médicaments via son tube nasogastrique, quitter l’hôpital en marchant au côté de sa famille.

Bébé MerciJacques

Bébé MerciJacques

Deuxièmement, au Cameroun, j’ai évacué une patiente en éclampsie couchée et convulsant sur le plancher de la jeep, au beau milieu de la nuit, vers la ville où elle pourrait subir une césarienne à 30 km de là. Trois jours plus tard, la maman revient et m’annonce que son petit s’appellera MerciJacques! J’ai bien tenté de l’en dissuader, mais en vain… Pauvre enfant! »

Comment cette pratique affecte-elle votre pratique de tous les jours?
Dr Pelletier nous avoue que ses patients sont toujours inquiets à son retour, de peur qu’il trouve leurs problèmes insignifiants. Il croit …. que ces voyage ne font que souligner l’importance de la relation humaine : « Dépouillé de la technologie, il ne reste souvent que l’impact d’un humain qui s’intéresse et se préoccupe de son semblable. »

Dans le même ordre d’idées, sa conjointe pense qu’au fil des ans, des rencontres et des expériences, la capacité d’écoute se raffine : « On apprend les trucs de tous et de chacun, on se positionne sur notre façon d’analyser ou de comprendre les problèmes. Chaque milieu a sa propre réalité et on apprend à mettre en perspective les différentes réalités quand on rencontre différents milieux de vie.  Au centre, l’humain reste un être humain avec au fond, des besoins très semblables, exprimés différemment. »

Par où commencer pour faire de la médecine humanitaire?
Premièrement, Dr Pelletier nous conseille de choisir un groupe ou un mouvement reconnu afin d’éviter les pièges. Pour nous aider, l’onglet Volunteering  de la revue en ligne de Doctor’s Review, répertorie des organisations bien structurées et sérieuses.

Deuxièmement, avant de se lancer à l’aventure pour l’étranger, il faut aussi un minimum de préparation. Les pathologies peuvent être tellement différentes d’ici, de la malnutrition aux parasitoses et passant par la schistosomiase, ce n’est pas des choses que l’on voit tous les jours à l’urgence. Il faut aussi se préparer à la déficience du support matériel et de laboratoire. Petit anecdote de Dr Pelletier à ce sujet : « Lorsque nous sommes allés à Port-au-Prince, notre groupe de la Croix-Rouge a dû offrir le gîte et le couvert à des médecins, bien intentionnés, venus pour aider mais rapidement devenus une charge, car  non préparés, sans équipement et sans support logistique! ».

Dr Thibaudeau nous rappelle qu’on n’a pas besoin d’aller loin pour faire de la médecine humanitaire : « Chaque geste que nous faisons devrait être une geste humanitaire et tous les médecins peuvent faire une pratique humanitaire dans la vie de tous les jours. Il s’agit d’une philosophie, d’une prise de conscience de  l’humain à côté de nous et de sa vulnérabilité dans différentes sphères de sa personne.»

Finalement, faute de ne pas pouvoir partir, soutenir financièrement des organismes reconnus et s’indigner face aux situations abjectes qui se passent au niveau mondial est déjà un grand pas vers l’aide humanitaire.

Le mot de la fin…
Dr Thibaudeau nous dit : « Amusez-vous! Partagez vos expériences, ouvrez vos yeux, vos oreilles et votre cœur et surtout, n’oubliez pas de vous amuser dans tout ce que vous faites, c’est beaucoup plus efficace ainsi! »

Puis Dr Pelletier nous laisse avec une citation du Che : « Soyons raisonnables, demandons l’impossible! ».

Terminons donc avec une phrase qui explique toute la beauté de leurs voyages humanitaires : « Parti pour aider et secourir, de retour en ayant plus appris et retiré que donné! ».

Maryse Lefebvre-LaporteMaryse Lefebvre-Laporte
Université de Sherbrooke

 

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