Bien souvent, la médecine familiale est associée à la prise en charge des maladies courantes, au suivi longitudinal et à la prévention. Pourtant, au-delà des diagnostics et des prescriptions de traitements, elle joue un rôle clé dans l’accompagnement de personnes dont le contexte de vulnérabilité dépasse le cadre biomédical. Pour les personnes réfugiées, migrantes, en situation d’itinérance ou confrontées à la violence et la précarité, la médecine familiale devient bien plus qu’un point d’accès aux soins. Elle constitue un premier espace de reconnaissance, de stabilité et de confiance au sein d’un système complexe.
Soigner au-delà des symptômes
Les personnes immigrantes et réfugiées quittent leur pays d’origine pour des raisons multiples : recherche d’une meilleure qualité de vie, conflits armés, instabilité politique, persécutions ou insécurité généralisée. À leur arrivée au Canada, l’espoir d’une meilleure vie se heurte parfois à une série d’obstacles qui influencent leur intégration : barrières linguistiques, absence de réseaux de soutien, difficultés de reconnaissance des diplômes, emplois précaires et méconnaissance du système de santé font partie des réalités qui façonnent leur parcours.

Médecin de famille à Montréal depuis plus de 20 ans, la pratique de Dr Juan Carlos Chirgwin s’est façonnée en soins de première ligne auprès de populations aux parcours migratoires complexes.
En entrevue, le Dr Chirgwin partage son expérience de soins de première ligne à Parc-Extension, un milieu de pratique marqué par une grande diversité de trajectoires migratoires et de réalités sociales. Les barrières linguistiques y sont fréquentes et le système de santé québécois demeure, pour plusieurs, opaque. Dans ce contexte, consulter un médecin ne signifie pas seulement « traiter un problème », mais aussi apprendre ce que signifie être en santé dans un nouveau pays, avec de nouvelles règles et de nouveaux codes. Les consultations demandent davantage de temps, de répétition et d’éducation, tant pour expliquer les soins que pour aider les patientes et patientes à comprendre le fonctionnement du système de santé.
Pour les personnes réfugiées ou demandeuses d’asile, les interventions médicales se situent souvent à l’intersection de la santé et du droit. Elles doivent prouver la persécution subie et démontrer ses conséquences afin d’obtenir un statut légal. Ce processus peut les placer dans une position difficile, où ils doivent constamment démontrer leur vulnérabilité pour être crédible. Cette exigence administrative contribue à maintenir certaines personnes dans ce que le Dr Chirgwin décrit comme une « posture négative », centrée sur la souffrance plutôt que sur les capacités et les forces.
Les premières étapes de l’installation sont parfois marquées par une phase de soulagement, voire d’espoir. Toutefois, à mesure que le temps passe et que les procédures judiciaires s’étirent, l’isolement, la peur et l’incertitude s’installent. La séparation prolongée des enfants ou des membres de la famille proche devient une source de détresse importante. Ces défis sont souvent cumulatifs et peuvent avoir des répercussions directes sur la santé physique et mentale. L’évaluation médicale gagne alors à intégrer ces éléments afin d’offrir un accompagnement qui ne se limite pas aux problèmes physiques, mais qui soutient aussi l’adaptation sociale et le bien-être à long terme.
Quand soigner rime avec accompagner
Pour le Dr Chirgwin, soigner implique à ce moment de développer une approche qui favorise la résilience et la capacité des personnes à se projeter dans l’avenir, et ce, même dans un contexte d’incertitude prolongé. Il s’agit de les accompagner avec dignité afin qu’elles puissent se préparer à différentes étapes de leur parcours : audiences, démarches administratives ou tout autre défi vécu.
On parle souvent des déterminants sociaux de la santé comme d’une liste à mémoriser. Sur le terrain, ils prennent plutôt la forme de situations concrètes et urgentes : un logement insalubre, une augmentation de loyer menaçante, une infestation non traitée, une insécurité alimentaire qui ne se limite pas au manque de nourriture, mais à la difficulté de s’adapter à ce qui est disponible ici.
Il n’existe pas de simples solutions aux déterminants sociaux de la santé selon Dr Chirgwin. Celui-ci souligne que la réponse médicale implique de connaître les ressources communautaires, de référer au bon organisme et parfois simplement de reconnaître que la santé ne peut s’améliorer sans une stabilité minimale des conditions de vie. En pratique, cela peut demander de soutenir un patient face à un propriétaire négligent, de l’orienter vers des organismes communautaires ou de l’aider à comprendre comment utiliser les ressources alimentaires disponibles.
La médecine familiale comme levier d’équité
La médecine familiale occupe une position unique pour promouvoir l’équité en santé, mieux comprendre les trajectoires de vie et ouvrir la porte à l’action communautaire. Collaborer avec les écoles, les organismes locaux et les ressources en logement ou en sécurité alimentaire comme l’a déjà fait Dr Chirgwin permet de multiplier l’impact du soin. En visant le partenariat, le médecin de famille ne se contente plus d’aider une personne à la fois : il contribue à renforcer des structures capables de soutenir une communauté entière.
Le Dr Chirgwin souligne également l’importance d’une posture d’ouverture : se rendre visible, se montrer disponible pour collaborer et soutenir les organisations déjà actives sur le terrain. Même lorsque les contextes de pratique évoluent, il demeure convaincu qu’il est possible de développer de nouvelles formes de services et de partenariats pour répondre aux besoins émergents.
Un appel à la relève : sortir des silos
Pour les futures et futurs médecins de famille, le message de Dr Chirgwin est clair : il faut apprendre à reconnaître les silos individuels, professionnels et institutionnels dans lesquels nous travaillons parfois sans nous en rendre compte. Simplement attendre des solutions descendantes n’est pas suffisant. De nombreuses améliorations émergent localement, lorsque des cliniciens tendent la main aux organismes communautaires ou repensent leurs façons de collaborer.
Un appel à la relève : sortir des silos
Pour les futures et futurs médecins de famille, le message de Dr Chirgwin est clair : il faut apprendre à reconnaître les silos individuels, professionnels et institutionnels dans lesquels nous travaillons parfois sans nous en rendre compte. Simplement attendre des solutions descendantes n’est pas suffisant. De nombreuses améliorations émergent localement, lorsque des cliniciens tendent la main aux organismes communautaires ou repensent leurs façons de collaborer.
Il se rappelle qu’au cours de sa formation médicale, les dimensions mentales, sociales et culturelles étaient parfois reléguées au second plan au profit du biomédical. Pourtant, comprendre ces réalités est essentiel pour éviter les jugements rapides et les interprétations erronées des habitudes de vie des patientes et patients. Il insiste sur l’importance de reconnaître le pouvoir inhérent à la relation médecin-patientèle et la responsabilité qui l’accompagne.
Soigner au-delà des symptômes, c’est accepter que la médecine familiale ne se limite pas à une succession de diagnostics et de prescriptions. C’est reconnaître que l’équité en santé se construit dans la constance, la relation, le partenariat et la capacité de voir chaque personne dans toute la complexité de sa vie. Dans les communautés en situation de vulnérabilité, cette approche n’est pas accessoire, elle est essentielle.
Djun Danie Origène, B.Sc., M.P.H.
Étudiante en médecine, promotion 2029
Université McGill — Campus de Montréal










