Dre Fazia Berkane, médecin de famille dans un centre de pédiatrie sociale

Dre Fazia Berkane, médecin de famille dans un centre de pédiatrie sociale
La pédiatrie sociale en communauté a été développée par le Dr Gilles Julien dans les années 1990 et se caractérise par une approche globale de soins de santé axée sur les besoins de l’enfant.Image : Sutterstock

Dre Berkane est une médecin de famille œuvrant dans l’Ouest-de-l’Île de Montréal. Elle pratique une partie de sa semaine au Centre de pédiatrie sociale de Lachine, centre qu’elle a elle-même fondé en 2019, où elle accomplit les fonctions de directrice clinique et où elle est présentement la seule médecin. J’ai eu la grande chance de m’entretenir avec elle et j’ai pu découvrir une facette de la médecine familiale méconnue, mais fort gratifiante : la pratique en centre de pédiatrie sociale.

Quel a été son parcours académique et professionnel jusqu’à maintenant?
Dre Berkane a réalisé son doctorat en médecine à l’Université Laval, où elle a d’ailleurs été co-présidente du GIMF de l’Université Laval et corédactrice en chef de la revue Première Ligne. Elle a gradué en 2015 de sa résidence en médecine familiale à l’UMF Bordeaux-Cartierville affilié à l’Université de Montréal. Par la suite, elle a débuté sa pratique de médecin de famille en enseignant dans l’UMF où elle a été formée et en pratiquant dans un centre jeunesse de Laval et dans un GMF de l’Ouest-de-l’Île. Puis, c’est durant son congé de maternité qu’elle a approché la Ville de Lachine avec son projet d’ouverture d’un centre de pédiatrie sociale dans le quartier défavorisé de Ville Saint-Pierre. Depuis l’ouverture du centre en 2019, elle y assure la fonction de directrice clinique. À ce jour, elle accorde deux journées de sa semaine à sa pratique dans le centre, le reste de ses journées étant dédiées à de la prise en charge et à du sans rendez-vous en GMF. En parallèle, elle participe aussi à la mise sur pied d’un nouveau GMF qui sera situé à Sainte-Anne-de-Bellevue, dont l’ouverture est prévue pour l’été prochain

Pourquoi a-t-elle choisi la médecine de famille comme spécialité et non la pédiatrie?
Depuis le début de ses études médicales, Dre Berkane a toujours été très intéressée par la pédiatrie. Toutefois, c’est vers la médecine de famille qu’elle s’est tournée, notamment pour la variété de pratique que cette spécialité permet. En effet, Dre Berkane aimait le fait de pouvoir faire des suivis relatant plusieurs sphères de la médecine (par ex. : santé mentale, pédiatrie, gériatrie, mini-procédures, etc.) dans une même journée. Elle apprécie aussi l’autonomie que possède le médecin de famille, notamment en pouvant orienter sa pratique selon ses intérêts et ses champs d’expertise. Elle apprécie aussi beaucoup le fait de pouvoir suivre ses patients durant toute leur vie, ce qui lui permet de développer une relation privilégiée avec eux. Elle aime le fait de pouvoir connaître ses patients ainsi que toute leur famille, car cela permet non seulement d’avoir un portrait global de leur réalité, mais aussi d’avoir une meilleure relation avec eux.

C’est quoi un centre de pédiatrie sociale?
La pédiatrie sociale en communauté a été développée par le Dr Gilles Julien dans les années 1990 et se caractérise par une approche globale de soins de santé axée sur les besoins de l’enfant. Les membres d’une équipe multidisciplinaire (médecin, infirmiers, travailleurs sociaux, bénévoles, etc.) travaillent de concert pour offrir les services adéquats afin de promouvoir le développement optimal de l’enfant en situation de vulnérabilité. Dre Berkane explique qu’au centre de pédiatrie sociale de Lachine, ce sont des enfants lachinois de moins de 18 ans répondant à certains critères de vulnérabilité (par ex. : provenant de familles migrantes, monoparentales ou à faible revenu) qui sont suivis par les professionnels. Ils sont souvent référés par les écoles primaires du quartier et sont évalués par l’équipe multidisciplinaire lors d’une première rencontre évaluation-orientation où les besoins des enfants sont déterminés, que ce soit sur le plan médical ou psychosocial, et où un plan est établi en fonction de ces besoins. Les enfants sont par la suite suivis à long terme par les différents intervenants.

Pourquoi se diriger vers une pratique en centre de pédiatrie sociale?
Dre Berkane a toujours eu un grand intérêt envers la pédiatrie, mais surtout envers les enfants vulnérables. Elle a donc débuté sa pratique dans un centre jeunesse de la direction de la protection de la jeunesse (DPJ). Toutefois, étant donné que les enfants y sont souvent placés de manière temporaire, les suivis n’étaient souvent pas maintenus, ce qui limitait l’effet à long terme que Dre Berkane pouvait avoir sur ces enfants. Elle s’est donc dirigée vers la pédiatrie sociale en communauté pour pouvoir faire des suivis longitudinaux qui seront maintenus à long terme. Aussi, la pratique en centre de pédiatrie sociale permet de créer un lien de confiance unique avec les patients, ce qui est difficile à avoir en bureau par exemple. En effet, les rencontres avec les patients en bureau sont souvent très limitées par le temps (10-15 minutes), contrairement aux rencontres en centre de pédiatrie sociale, où l’on peut rester plus d’une heure avec le même enfant et sa famille. Ceci permet de bien connaître la réalité du patient et de sa famille, surtout au niveau psychosocial.

Quel est une journée et un horaire typique en tant que médecin de famille en centre de pédiatrie sociale?
Dre Berkane pratique deux jours par semaine au centre de pédiatrie sociale de 8 h à 16 h 30. Ses autres journées sont dédiées à de la prise en charge et à du sans rendez-vous en GMF et à son projet d’ouverture d’un nouveau GMF. En tant que directrice clinique du centre de pédiatrie sociale, il y a aussi un certain côté de gestion associé à sa pratique. Ses tâches en gestion comprennent par exemple la gestion du personnel, des démarches administratives, des réunions du conseil d’administration et avec le CIUSSS, ainsi que du recrutement de psychiatres ou d’autres médecins spécialistes répondants pour le centre. En général, elle débute ses journées au centre par des réunions avec l’équipe multidisciplinaire afin de discuter de différents cas. Par la suite, elle effectue des suivis ou des nouvelles évaluations d’enfants. Des exemples de pathologies que l’on retrouve fréquemment chez les enfants suivis au centre sont le TDAH, le trouble d’opposition/provocation et l’obésité.

Quels sont les défis que l’on rencontre lorsqu’on travaille avec des familles en situation de vulnérabilité?
Selon Dre Berkane, la crainte des parents face au système de santé est un défi à surmonter lors des premières rencontres avec les familles. En effet, les parents sont souvent réfractaires et craignent souvent qu’un signalement à la DPJ soit fait par les professionnels du centre de pédiatrie sociale. Il faut donc réussir à établir un climat de confiance avec les familles et heureusement, cela se déroule souvent super bien! Les familles se sentent rapidement en confiance, s’expriment aisément et se sentent chez eux dans le centre de pédiatrie sociale. Un autre défi serait que les familles suivies sont souvent très vulnérables et ont beaucoup de difficulté dans leurs vies, ce qui peut être très lourd à gérer au niveau émotionnel pour le médecin. Toutefois, selon Dre Berkane, le sentiment d’avoir apporté du bien dans la vie de ces familles rend tout cela extrêmement gratifiant.

Qu’aime-t-elle le plus de sa pratique en centre de pédiatrie sociale?
Ce que Dre Berkane aime le plus de sa pratique en centre de pédiatrie sociale est le fait d’avoir le temps de créer un lien unique à long terme avec les familles et les enfants. Selon elle, cela est possible grâce à la structure beaucoup moins formelle des rencontres avec les familles au centre : elle explique que lorsque les familles sont rencontrées, les entrevues se font autour d’une table de cuisine, ce qui rend cela très convivial et met les familles rapidement en confiance. Les enfants s’installent pour jouer avec les différents jeux mis à leur disposition à chaque rencontre, ce qui fait qu’ils sont toujours heureux de revenir au centre pour jouer avec Dre Berkane et les autres intervenants! De plus, Dre Berkane explique que lorsqu’elle effectue ses évaluations médicales seules avec les enfants, c’est grâce à ce lien privilégié qu’ils sont capables de lui confier leurs secrets, notamment quant aux abus physiques ou sexuels. Dre Berkane apprécie aussi le fait que l’aide apportée aux familles est plus rapidement accessible étant donné qu’une travailleuse sociale est toujours présente à chaque rencontre, ce qui permet d’aider les familles rapidement, sans devoir passer préalablement par le CLSC. Dre Berkane souligne aussi qu’elle apprécie la diversité de thérapie proposée pour les enfants au centre, notamment l’art-thérapie et la musicothérapie.

Comment gère-t-elle sa pratique en centre de pédiatrie sociale, en GMF, son projet d’ouverture d’un nouveau GMF et sa vie de famille?
Selon Dre Berkane, ce n’est qu’une question d’organisation et de gestion de priorités. Malgré son agenda rempli par sa vie professionnelle, sa première priorité  restera toujours sa famille et il ne s’agit que de bien organiser son temps. Elle mentionne aussi la flexibilité de la pratique en médecine de famille, ce qui lui permet d’ajuster son horaire au besoin. Elle explique aussi qu’elle ne pourrait pas réaliser tout cela sans aide, notamment celle de son conjoint, mais aussi de celle de ses collègues comme les infirmières du GMF qui peuvent aider dans les suivis, par exemple. En ce qui concerne le projet d’ouverture du GMF, une firme a été engagée pour s’occuper de tout l’aspect administratif du projet, ce qui permet de lui rendre la tâche un peu plus facile.

Des conseils pour les étudiants en médecine qui souhaiteraient devenir médecin de famille?
En conclusion, Dre Berkane souhaite à tous les étudiants en médecine de rester persévérants et de rester patients face aux études difficiles et longues de la médecine : « Le résultat en vaut la peine finalement, car être médecin est un travail extraordinaire. On apprend beaucoup de nos patients et on grandit avec eux. C’est très gratifiant de ressentir que l’on apporte du bien à ces familles, qu’ils sont reconnaissants et que l’on fait partie de leur famille aussi dans un certain sens. Aussi, étant donné qu’une carrière de médecin dure très longtemps, c’est aussi très important de choisir une pratique qui nous passionne et de faire ce qu’on aime dans la vie ! ».

À PROPOS DE L’AUTRICE

Yasmine Moussaid Jouiet
Université de Montréal, promotion 2024
Coprésidente du GIMF de l’Université de Montréal

Je m’appelle Yasmine Moussaid Jouiet et je suis co-présidente du GIMF de l’UdeM depuis l’automne 2021. Je termine présentement ma 3e année de médecine, soit la dernière année du pré-clinique. Avant mon entrée en médecine, j’ai fréquenté le Cégep André-Laurendeau, où j’y ai terminé un DEC en Sciences de la nature – Profil santé. Depuis mon jeune âge, j’ai toujours su que c’est vers la médecine familiale que je m’enlignerais, autant pour sa diversité de pratiques , mais aussi pour les relations de longue durée qu’elle permet avec les patients. La promotion de la médecine de famille et la déconstruction des mythes concernant cette merveilleuse spécialité auprès des étudiants en médecine font partie intégrante de mes objectifs en tant que coprésidente du GIMF. En dehors de la médecine, je suis une véritable cinéphile et j’ai une grande passion pour le patinage artistique.

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