Premiers contacts

Premiers contacts
« Je serai toujours infiniment reconnaissant envers ces personnes pour tous les enseignements et les perles de sagesse qu’elles ont su m’apporter, bien souvent à leur insu, au fil du temps. »

Au nom de vos futurs collègues, je tiens à souhaiter la plus chaleureuse des bienvenues dans la famille aux centaines d’étudiantes et étudiants qui ont récemment fait le choix de la médecine de famille comme spécialité et qui viennent de recevoir la confirmation de leur place en résidence.

C’est 92 % des postes de résidence en médecine de famille qui ont été pourvus dès le premier tour du CaRMS 2019! 

Et, constat des plus agréables de l’évolution soutenue de la demande pour cette spécialité au cours des 10 dernières années ‒ malgré quelques soubresauts encore pas si loin derrière nous dus à un contexte politique défavorable qui semble, espérons-le, s’éloigner de plus en plus dans le rétroviseur ‒, alors que l’offre de places disponibles pour la médecine de famille est passée progressivement de 346 à 500 places, soit dorénavant 55 % de tous les postes offerts en résidence au Québec.  

Pour certaines et certains d’entre vous, ce choix de carrière était déjà ancré en vous dès votre entrée à l’université, alors que pour d’autres, il s’est précisé en cours de route, au fur et à mesure de votre exposition aux diverses spécialités et possiblement en ayant eu la chance de côtoyer des médecins de famille inspirants, passionnés et dévoués. Pour la plupart d’entre vous, par contre,  la découverte de la pleine richesse et de tout le potentiel que recèle cette profession ne se révélera qu’au fil des années de cette carrière que je vous souhaite longue et fructueuse.

Je me souviens encore de ce patient
Les premiers contacts étant toujours très importants dans nos vies, je me souviens encore de ce patient qui s’était présenté à l’urgence d’Amos, durant mon stage en région au cours de ma résidence (il y a presque trente ans de cela), avec des malaises thoraciques qui se sont finalement révélés n’être secondaires qu’à du reflux gastro-oesophagien.

Lorsque j’ai décidé, quelques mois plus tard de m’installer là-bas pour y débuter ma pratique ‒ impact positif et gagnant des merveilleux modèles de rôle que j’y avais fréquentés! ‒, l’un des premiers patients que j’ai reçus au bureau fut justement cet homme. Il s’agissait d’un colosse, encore dans la force de l’âge, bien que d’âge mûr. Au fil des ans, j’ai appris à connaître sous toutes ses facettes ce fils de bâtisseurs de l’Abitibi et petit-fils de l’un de ses premiers « colons », comme on appelle encore aujourd’hui les premières et premiers Franco-Québécois à avoir cherché à trouver dans ce coin de pays un monde meilleur pour y faire grandir leurs enfants. Je me souviens de cette fierté dans ses yeux qu’il traduisait toujours en prenant plaisir à me broyer la main lorsqu’il me saluait à la fin de nos rencontres.

Durant un quart de siècle, je l’ai accompagné, conseillé et soigné pour diverses conditions médicales, des plus bénignes aux plus menaçantes, tant au bureau qu’à l’hôpital, même lorsque l’on comprit que cette jambe enflée qu’il présentait était due à la compression de son retour veineux par un amas ganglionnaire qui se révélât être d’origine lymphomateuse…

Les dernières années de sa vie nous forcèrent à réfléchir ensemble à l’adaptation de ses projets de vie, de ses attentes et de ses espoirs à sa condition médicale qui devint chronique et de plus en plus complexe, explorant toujours plus profondément les questions de qualité versus quantité de vie et y trouvant des réponses qui, bien entendu, évoluèrent dans le temps…

Les dernières paroles qu’il m’a dites l’ont été lors d’une visite que je faisais à son domicile, alors qu’il était désormais en fin de vie. Après avoir évoqué le souvenir de notre première rencontre à l’urgence, au moment où je n’étais encore que ce jeune résident si peu expérimenté, il me regarda en souriant et me dit : « En tout cas, on peut dire qu’on en a fait du chemin ensemble… Merci, mon ami, d’avoir été là avec moi… »

Si j’ai encore d’affectueuses pensées envers lui, vous devinez que j’en ai aussi envers des dizaines d’autres personnes que j’ai accompagnées au cours des diverses étapes de leur vie. Personnes que j’ai sans doute pu aider lorsqu’elles en avaient besoin, mais qui m’ont également, elles-mêmes, beaucoup apporté sur le plan humain. J’ai continuellement travaillé à améliorer mes compétences comme clinicien, et tout cela s’est fait en avançant aussi sur le chemin de ma propre vie. Je serai toujours infiniment reconnaissant envers ces personnes pour tous les enseignements et les perles de sagesse qu’elles ont su m’apporter, bien souvent à leur insu, au fil du temps.

Le plus beau métier du monde
Cette richesse de la dimension longitudinale des relations que l’on tisse avec nos patientes et patients en tant que médecin de famille, on a beau la dire, tenter de la décrire, elle ne révèle toute sa valeur qu’avec le temps. Et ça, c’est l’un des nombreux cadeaux que vous offrira la profession que vous avez choisie. L’un de ses nombreux secrets, encore parfois trop bien cachés, que vous découvrirez tant au cours de votre résidence que durant vos années de pratique.

Soyez sensibles à ces richesses et n’hésitez pas à les faire connaître autour de vous. Vous deviendrez ainsi à votre tour de merveilleux ambassadeurs et ambassadrices de notre profession et, je l’espère, pour tous ceux et celles qui vous suivront, de nécessaires modèles de rôle pour ce qui est à mes yeux encore aujourd’hui le plus beau métier du monde…

Dr Frédéric Turgeon
Président du Collège québécois des médecins de famille

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