En santé jusqu’à la dernière ligne

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Chronique 1 : Les livres que j’aimerais que mon [futur] médecin lise

Ma première chronique pourra donner l’impression de n’être pas nécessairement liée à la médecine de famille, et donc de ne pas avoir sa place dans la revue Première ligne — malgré le jeu de mots du titre. C’est en fait un moyen de mieux y revenir en ayant expliqué mon projet en chemin. Je veux poursuivre ici la mission que je me suis donnée quand j’ai commencé à écrire dans le journal étudiant Le Pouls de la Faculté de médecine de l’Université de Montréal, puis quand j’en suis devenu rédacteur en chef : jeter des ponts entre la littérature et la médecine. C’est une technique pour épargner du temps et des efforts; je fais se croiser mes deux parcours, je superpose mes intérêts pour l’art et pour la science, et j’atteins mon équilibre à moindre coût. Blague à part, j’y travaille parce que je considère qu’une pratique médicale a avantage à tirer profit de toutes les sources de connaissances pour augmenter son impact, et que la littérature est une réserve de savoir infinie.

Une note au passage : chaque fois que j’entends ou que je lis ce discours tenu par un autre, il s’y greffe un ton de nostalgie d’un temps où la médecine et la littérature auraient marché main dans la main. Je n’adhère pas à cette idée. Je crois que les deux ont pu être liées surtout parce que la pratique médicale a longtemps été réservée à l’élite, qui gravitait donc forcément autour de ce qui est défini comme la haute culture. L’époque où une médecine démocratisée s’intéresse réellement aux arts et aux lettres est donc en création, pas en déclin.

Dans chaque chronique, je vous parlerai d’un livre. Dans la suite des choses, en fait, mon espoir est que je puisse céder la place à des omnipraticiens en pratique pour qu’ils vous parlent directement, eux, de lectures qui les ont marqués au point d’influencer l’orientation de leur carrière. Je ne le ferai pas sur le ton de la critique littéraire, mais plutôt avec un enthousiasme à la subjectivité assumée, parce que mon but est plutôt de partager ma passion que d’établir mon jugement. Pour commencer ma chronique, c’est un livre qui m’a fait réfléchir, et qui m’a en quelque sorte fait accoucher de cette idée de chronique, que je veux vous présenter. Le livre en question a pour titre Les livres que j’aimerais que mon médecin lise. (Désolé pour la « livreception » — promis, je n’écris habituellement pas sur des sujets autoréférentiels.) Son auteure, Michelle Louis-Courvoisier, occupe les doubles postes d’historienne et de maitre d’enseignement et de recherche à la Faculté de médecine de Genève, où elle chapeaute le programme « Sciences humaines en médecine ».

Avec une couverture de vieux majordome-bibliothécaire et une description de « flânerie entre les livres », il est facile pour tout lecteur déjà converti de s’y sentir à l’aise. De là le danger qu’il soit rebutant pour les non-convaincus, et l’importance d’essayer de le rendre moins hermétique. Une phrase de la préface a fait sur moi une impression suffisamment forte pour que je tienne à la retranscrire. « Ainsi, s’intéresser à la tuberculose peut aussi bien engager à une lecture critique en solitaire de la Montagne magique de Thomas Mann, à la culture du bacille de Koch en laboratoire ou à la recherche d’un foyer pulmonaire par l’observation attentive d’une radiographie des poumons. » Cet extrait exprime à la perfection mon idée de la relation fusionnelle entre littérature et médecine : la littérature n’est pas seulement une jolie illustration du potentiel médical; elle est un apprentissage médical en soi, une formation continue hors des manuels et des articles. Le livre est déjà, dans tout parcours scolaire, un guide d’instruction de la réalité. Pourquoi pas aussi la fiction?

Je ne passerai pas exhaustivement à travers les 28 ouvrages traités par l’auteure. Il suffira de dire que son approche et son accroche sont si efficaces qu’elle m’a convaincu, même au milieu d’une année préparatoire plus que débordée, de sortir de mes notes de cours pour lire une dizaine de ces propositions. Il faut dire que la plupart sont plutôt des plaquettes que des briques… autrement je n’aurais peut-être pas survécu à ma curiosité. Elle présente chaque livre avec un extrait, un résumé et une analyse en quelques pages de la raison pour laquelle tout patient devrait souhaiter que son médecin ait lu le livre en question. Il y a autant des thrillers psychologiques que du théâtre, des romans policiers que des autobiographies. À travers ces dernières, l’auteure ouvre la porte à tout un pan récent de la médecine, dite « médecine narrative », à travers laquelle le récit fait par le patient de l’histoire de sa maladie devient lui-même une partie du traitement. Une sorte de littérothérapie, sous-type de l’art-thérapie, ou plutôt une autre manière de présenter les avantages bien connus de la confidence et d’une honnête ouverture par rapport à son état de santé? Le sujet reste à creuser, pour ceux d’entre vous que la notion intéresse. De bons exemples de ces récits de malades décortiqués dans le livre de Mme Louis-Courvoisier sont La doulou d’Alphonse Daudet, Le protocole compassionnel d’Hervé Guibert, Hors de moi de Claire Marin et le désormais classique De la maladie de Virginia Woolf.

Ce n’est pas en tant que patient, mais en tant que futur médecin que je tenais à vous parler de cet ouvrage. Parce qu’il a été pour moi un bon moyen de clarifier et de confirmer mes motivations à pratiquer la médecine, parce qu’il m’a permis de me rendre compte de l’impact à grande échelle que peut avoir une pratique médicale, au point de marquer l’imaginaire populaire… et parce que j’aimerais bien pouvoir en parler avec mes futurs collègues autour de la machine à café, entre deux discussions sur Grey’s Anatomy.

Frédéric Tremblay, équipe 2016-2017
Frédéric Tremblay

Étudiant de 2e année
Université de Montréal au campus de Montréal

 

Cet article utilise l’orthographe moderne recommandée.

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