Les soins de santé aux réfugiés

Les soins de santé aux réfugiés

Au Québec, certains médecins de famille choisissent de consacrer une partie de leur pratique aux plus vulnérables. On peut notamment penser aux patients issus de milieux socioéconomiques défavorisés, aux patients toxicomanes, aux travailleuses du sexe ou encore aux patients ayant récemment immigré au pays. C’est le cas de Dre Isabelle Vaillancourt et de ses collègues qui travaillent à la Clinique des réfugiés de Sherbrooke. Dre Vaillancourt, comme plusieurs de ses collègues à travers le pays, occupe un rôle plus que primordial en tant que médecin desservant les réfugiés dans un contexte politique aussi défavorable. Avant d’en dire davantage sur le fonctionnement de cette clinique, voici un rappel de l’actualité récente en termes de soins aux réfugiés.

En avril 2012, le ministre fédéral de l’immigration de l’époque, Jason Kenney, annonçait des changements importants au programme fédéral de santé intérimaire (PFSI). Le PFSI est un programme qui couvre provisoirement la prestation de soins de santé à des personnes en territoire canadien qui ne détiennent ni assurance-santé ni argent comme, par exemple, les demandeurs d’asile en attente d’une décision de la Commission de l’immigration et du statut de réfugié. Les changements en question comprennent des coupures budgétaires et la création d’une liste de pays d’origine désignés (POD)[1] considérés par le gouvernement comme étant respectueux des droits de la personne. Dès lors, les demandeurs d’asile originaires de ces pays n’ont plus accès à des soins de santé, même en cas d’urgence, à moins de représenter un risque pour la santé publique. Les réfugiés dont le pays d’origine ne figure pas sur la liste des POD ont, quant à eux, droit à une protection de base, incluant les soins de santé urgents ou essentiels, de même que des soins en cas de risque pour la santé publique. Ces coupures au programme ont été fortement contestées partout au pays. De son côté, le gouvernement du Québec a pris la décision d’assumer temporairement les coûts des soins à ces patients, en évaluant chaque dossier au cas par cas. D’autre part, un groupe de médecins appuyés par des juristes a contesté ces changements au PFSI devant la Cour fédérale. Le verdict de la juge Anne Mactavish, rendu en juillet dernier, rendent les décrets gouvernementaux d’Ottawa contraires aux articles 12 et 15 de la Charte des droits et libertés. Dans son rapport, elle y écrit que « les modifications apportées en 2012 au Programme fédéral de santé intérimaire pourraient compromettre la santé, la sécurité, voire la vie de ces enfants innocents et vulnérables d’une manière qui choque la conscience et qui porte atteinte à la dignité humaine »[2] en parlant des enfants des ressortissants étrangers. Le ministre de l’immigration actuel, Chris Alexander, n’a ensuite pas tardé à annoncer que le gouvernement fédéral porterait cette décision en appel.

La Clinique des réfugiés de Sherbrooke, située au CLSC King Est, a été fondée en 2009 en collaboration avec les départements d’infectiologie et de pédiatrie dans l’optique initiale d’offrir un service de dépistage, notamment des maladies infectieuses pouvant représenter un risque pour la santé publique. L’accès aux services se fait via une référence par le Service d’aide aux Néo-Canadiens (SANC), un organisme à but non-lucratif de Sherbrooke, uniquement sur une base volontaire. La clientèle de la clinique est composée en majeure partie de gens ayant le statut de réfugié ou bénéficiant d’un parrainage, et non pas de demandeurs d’asile en attente d’une assurance maladie. C’est donc dire que les coupures sur le programme fédéral ont peu ou pas d’impacts concrètement dans la pratique de ces médecins, bien qu’ils y soient davantage sensibilisés.

…pour travailler avec ces patients, il faut d’abord avoir un intérêt pour les autres communautés. Elle [Dre Vaillancourt] trouve son travail valorisant, entre autres parce qu’elle a le sentiment de poser des « actions concrètes à un moment-clé de la vie » de ces personnes.

La clinique, d’abord conçue comme projet-pilote, a fait ses preuves depuis sa création. Les patients rencontrent initialement un(e) infirmier(ère) clinicien(ne) qui recueille des informations à l’aide d’un questionnaire, propose des tests de dépistage selon des protocoles établis, interprète les résultats des tests de laboratoires et traite certaines conditions médicales à l’aide d’ordonnances collectives, par exemple une anémie, une déficience en vitamine D ou une parasitose, pour ne nommer que ceux-là. Les médecins de famille voient ces patients quelques semaines plus tard lors d’une visite médicale unique et évaluent, à la lumière des résultats du dépistage et de l’évaluation clinique, si ces patients doivent être référés dans l’un des corridors de service, dont l’infectiologie, la pédiatrie, la psychiatrie ou l’accueil psychosocial. Une partie importante des patients qui y transitent reçoivent leur congé avec des conseils d’usage et se retrouvent ensuite sur une liste d’attente pour avoir accès à un médecin de famille, au même titre que le reste de la population.

Pour Dre Vaillancourt, il s’agit d’un « coup de pouce » que l’on offre afin que « ces gens-là ne soient pas un poids pour leur société d’accueil ». Elle explique que pour travailler avec ces patients, il faut d’abord avoir un intérêt pour les autres communautés. Elle trouve son travail valorisant, entre autres parce qu’elle a le sentiment de poser des « actions concrètes à un moment-clé de la vie » de ces personnes. Elle aime particulièrement pouvoir faire de la réassurance auprès des parents qui craignent pour la santé de leurs enfants.

Les défis d’une telle pratique sont nombreux. D’abord, les patients peuvent parfois s’avérer être méfiants, car certains craignent à tort un renvoi du pays selon l’évaluation médicale. Aussi, la communication peut être un facteur limitant et le questionnaire doit être adapté en conséquence, bien que des interprètes qualifiés soient disponibles. Pour Dre Vaillancourt, il faut «apprendre à travailler hors de sa zone de confort, être créatif puisqu’il n’y a pas de marche à suivre pour tout et accepter qu’on ne peut pas tout faire».

L’horaire type d’un médecin exerçant à la Clinique des réfugiés est d’environ une demi-journée par semaine, mais cela varie selon les vagues d’arrivées de réfugiés.

Un étudiant en médecine qui serait actuellement intéressé par une telle pratique doit savoir qu’il n’y a pas de formation spécifique. Que ce soit le fait d’avoir complété un microprogramme de deuxième cycle en santé internationale, d’avoir une expérience sur le terrain avec Médecins Sans Frontières ou d’avoir tout simplement un intérêt marqué pour les patients issus d’autres groupes ethniques, les médecins qui y travaillent actuellement ont des parcours différents. En outre, « il faut aimer travailler en interdisciplinarité », ajoute Dre Vaillancourt. Chose certaine, d’autres cliniques du même genre sont amenées à ouvrir, nécessitant l’implication de médecins de famille motivés.

Marie-Laure DolbecMarie-Laure Dolbec
Université de Sherbrooke

 

[1]Gouvernement du Canada, Pays d’origine désignées, [en ligne], dernière mise à jour en octobre 2014, 29 octobre 2014

[2] Stéphanie Marin, « Soins de santé aux réfugiés : la Cour déclare inopérants les décrets d’Ottawa », Le Devoir, 4 juillet 2014

Dans ce numéro