Évacuations : soigner en haute altitude

Évacuations : soigner en haute altitude

« Aller travailler et savoir que pendant sa garde, la seule certitude qu’on a est qu’on ne saura pas à quoi s’attendre », voilà ce qu’est travailler à l’urgence pour Dre Sandrine Royer.

Originaire de Sherbrooke, Dre Royer a fait son cours de médecine à l’Université de Montréal. Ayant initialement un intérêt particulier pour la pédiatrie, elle a finalement décidé d’opter pour la médecine de famille, en raison de sa polyvalence et de la diversité de pratique; elle n’était également pas insensible aux nombreuses opportunités internationales qu’offrait ce choix de résidence.

Ayant fait sa résidence au centre de santé et des services sociaux (CSSS) de Chicoutimi (Université de Sherbrooke), elle a complété en parallèle un diplôme d’études interuniversitaires en médecine et urgence en montagne en partenariat avec l’Université de Grenoble. Par la suite, Dre Royer a complété une troisième année de résidence en médecine d’urgence. Au terme de cela, elle s’est installée à Chicoutimi pour pratiquer au CSSS en tant qu’urgentologue.

Voyageuse dans l’âme, cela ne prit pas longtemps avant qu’elle décide de s’impliquer auprès d’International SOS. Cet organisme fournit des services de prévention médicale et de sécurité, d’accès aux soins et d’intervention en cas d’urgence aux entreprises ayant des opérations à l’international. Ainsi, elle passa un an et demi à œuvrer dans les cliniques d’Indonésie, du Ghana, d’Alaska, du Yukon et du Groenland.

Maintenant de retour à Chicoutimi, Dre Royer travaille à l’urgence, en plus d’être médecin escorte pour Évacuation aéromédicales du Québec (EVAQ), le service provincial d’évacuations aéromédicales.

« Bonjour, mon patient nécessiterait un transport d’urgence… »
Il existe deux services gouvernementaux permettant le transport médical par voies aériennes, soit le service de rapatriement, réservé aux patients stables et supervisé par un infirmier*, et le service d’urgence (ÉVAQ), assuré par un médecin* et un infirmier. Dans les deux cas, les avions sont pilotés par des pilotes indépendants du service, ce qui assure que les décisions qui sont prises concernant les vols ne sont pas influencées par le cas des patients ayant besoin d’être transportés.

ÉVAQ dessert la totalité de la province, qui est divisée en deux régions : la division est (Gaspésie, Côte-Nord, Îles de la Madeleine, etc.) pour un transport aux hôpitaux de Québec, et la division ouest (Abitibi, Grand Nord, etc.) pour un transport vers Montréal. De plus, tout patient nécessitant une greffe sera automatiquement dirigé vers Montréal.

Le type de clientèle transportée varie grandement selon la région d’origine, puisque chaque hôpital a une capacité différente à fournir certains soins. Parfois, il s’agit de transporter un patient instable pour qu’on puisse lui faire un scan, car certaines régions éloignées n’ont qu’un dispensaire qui n’est pas équipé avec tout le matériel d’imagerie médicale.  D’autres fois, il s’agit d’acheminer un patient ayant besoin de soins tertiaires poussés à un centre pouvant le traiter. Évidemment, il est aussi question de cas de traumas graves ayant besoin de soins dans un centre de traumatologie.

Aimer être déstabilisé, prendre rapidement des décisions, travailler en équipe et communiquer efficacement – le tout sous pression – sont alors d’importants atouts à avoir comme médecin, surtout si l’état d’un patient se détériore rapidement ou l’avion rencontre des turbulences.

Finalement, les cas compliqués de néonatalogie sont souvent acheminés aux hôpitaux pédiatriques. Aux yeux de Dre Royer, ces cas sont parmi les plus stressants puisque la formation en médecine de famille est moins axée vers les soins critiques de ce type de clientèle. De plus, il faut savoir qu’à bord du jet, l’espace restreint ne permet que de transporter le personnel médical et les patients; il est donc impossible pour la famille d’accompagner leur enfant.

Un département d’urgence… avec des ailes!
Malgré le fait qu’être médecin escorte reste un travail comme celui que l’on retrouverait dans toute urgence, il existe des différences fondamentales au niveau du contexte – avez-vous déjà été contraints à rester dans la chambre d’un patient en raison d’une vilaine tempête de neige? Il serait surprenant que cela soit le cas! Cette analogie illustre pourtant très bien le genre de contraintes auxquelles il faut faire face en évacuation aérienne, comme être dans l’impossibilité de décoller ou, au contraire, ne pas pouvoir atterrir et observer de notre hublot (avec frustration) l’ambulance abritant son patient sur le tarmac, en raison des conditions météorologiques.

La pratique en évacuation d’urgence force le médecin à devoir quasiment être autosuffisant en termes de capacité à fournir des soins. En effet, il faut s’occuper de tout : ventilation, sédation, gestion des pompes et autres tâches, avec comme seule aide l’infirmer à bord–s’il n’est pas déjà affairé à s’occuper d’un autre des patients transportés. Il n’est effectivement pas rare que pour un seul trajet, l’avion fasse de multiples arrêts et transporte plusieurs patients : jusqu’à trois adultes et un nourrisson.

Ainsi, en plus de la contrainte d’espace et de matériel (oublions l’accès aux radiographies et salles d’opération), les médecins sont constamment en train de courser contre la montre, puisqu’un autre patient peut déjà être en attente de transport au moment où la prise en charge d’un premier malade est en cours. Il faut alors balancer le besoin de prodiguer des soins adéquats et de gérer l’urgence de la situation. Aimer être déstabilisé, prendre rapidement des décisions, travailler en équipe et communiquer efficacement – le tout sous pression – sont alors d’importants atouts à avoir comme médecin, surtout si l’état d’un patient se détériore rapidement ou l’avion rencontre des turbulences.

Une journée (a)typique
La première chose dont Dre Royer m’a fait part était le fait qu’il n’y a pas de journée typique. En effet, malgré des rotations de douze heures, il n’est pas rare que ces dernières s’allongent ou même qu’avant le début de sa garde, la pagette sonne pour nous demander de commencer tout de suite notre journée.

Tous les patients ayant besoin de transport sont signalés à la centrale de Québec, puis les cas les plus urgents ou ceux qui sont accessibles (une fois de plus, c’est Dame Nature qui décide de la chose) sont attribués aux médecins de garde une heure avant le décollage. À ce moment, la machine se met réellement en branle : le dossier du patient est acheminé, des précisions sur le patient sont demandées, le matériel prévu pour le vol est ajusté selon les besoins anticipés du ou des patients (par exemple, il pourrait être sage d’apporter du sang si le patient est en hémorragie active).

Une fois l’avion en vol, ce n’est pas plus le moment de se reposer : il faut préparer le matériel (ventilateurs, médicaments), tout en restant constamment informé de l’état du patient pendant la durée du trajet (en moyenne de vingt minutes à trois heures).

À l’atterrissage, il faut rapidement valider les informations avec le médecin soignant, puis entreprendre la délicate tâche d’embarquer le patient dans l’avion; c’est à ce moment que les patients sont les plus instables, mais que les signes vitaux sont les plus ardus à lire et contrôler.

Une fois en place, les patients sont souvent agités puisqu’ils sont la plupart du temps immobilisés, il faut alors tenter de calmer le nouveau patient, tout en gardant un œil sur les autres. C’est pendant le vol que l’on peut comprendre en quoi consiste la principale différence entre une salle d’urgence et une évacuation : à l’urgence, ayant matériel et ressources à notre disposition, il faut s’assurer de n’avoir rien laissé passer, que le patient ait passé tous les examens et dépistages nécessaires avant de retourner chez lui. En avion, la finalité reste de transporter le patient jusqu’à l’hôpital, ainsi, il n’est possible que d’initier les soins nécessaires à ce que le patient reste stable; oublions les prises de sang et les échographies « au cas où », puisque ces évaluations paracliniques ne feraient que mettre en évidence des problèmes qui ne pourraient être traités dans l’avion.

Une fois l’avion à bon port et le désembarquement fait, il est parfois nécessaire d’accompagner le patient en ambulance. De retour dans l’avion, il faut retourner à la centrale – à moins qu’un autre cas ne soit déjà en attente!

Les évacuations d’urgence : constamment repousser ses limites
Le domaine des évacuations d’urgence (et par défaut la médecine d’urgence) représente un champ de pratique très exigeant, de par son caractère inattendu, les différentes contraintes et les horaires irréguliers. Comme Dre Royer l’a souligné, « il faut constamment jongler entre le besoin de rouler à efficacité maximale et celui de ne pas déshumaniser le patient, ce qui est facile en situation de stress ; il faut être prêt à constamment travailler dans l’incertitude, mais, en retour, il est possible de voir une grande variété de cas et de constamment tester nos limites en tant que médecin ».

Première Ligne souhaite remercier chaleureusement la collaboration de Dre Sandrine Royer.

* L’usage du masculin a été employé afin d’alléger le texte.

Gabrielle VoisineGabrielle Voisine
Université de Sherbrooke

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