La souffrance morale

La souffrance morale

L’empathie est une valeur fondamentale de la médecine, vantée, enseignée, imposée. Le temps de faire nos premières armes en milieu hospitalier coïncide parfois avec la prise de conscience de nos émotions.

Lors d’une soirée à l’urgence, un jeune homme est amené par les ambulanciers, polytraumatisé, après un accident de la route. Toute l’équipe médicale s’affaire, on stabilise le patient, on soulage ses souffrances, on fait l’inventaire de ses blessures et on prépare les examens d’imagerie avec une efficacité irréprochable. Mais une fois hors de danger, alors que cet homme prend conscience de ses blessures, de sa vie qui ne sera plus jamais la même, alors qu’il se rend contre qu’il a frôlé la mort, que sa véritable détresse débute, l’équipe médicale discutent et rigolent entre eux. Le quotidien reprend sa place. L’empathie qui habitait ces professionnels à la sortie des facultés a-t-elle diminuée? S’est-elle transformée?

L’empathie, c’est d’arriver à saisir l’émotion vécue par son patient sans toutefois la vivre en même temps que lui. Par contre, l’empathie implique aussi d’être en mesure de démontrer cette compréhension. À travers notre attitude, nos paroles et nos gestes, le patient qui éprouve, par exemple, une souffrance psychologique suite à l’annonce d’un diagnostic grave, doit ressentir que le soignant arrive à concevoir de façon véridique ce qui se bouscule dans sa tête. Or, cette aptitude n’est peut-être pas aussi innée que ce que laisse supposer le processus d’admission en médecine avec ces mini-entrevues multiples. De plus, elle n’est peut-être pas aussi simple à acquérir que via quelques heures de cours sur ce sujet. La sympathie, elle, semble beaucoup plus innée. Une personne en souffrance éveille en nous une tristesse, une colère ou une envie sans borne d’agir pour soulager cette souffrance. La sympathie, c’est vivre l’émotion avec notre patient. Cela comporte, bien sûr, le danger de se surinvestir, voir de mettre en œuvre des pratiques potentiellement négatives pour soi, pour le patient et pour la société. Est-on entièrement empathique ou sympathique? Probablement pas. Cela pourrait dépendre de la charge émotionnelle associée à une situation particulière ou d’un contre-transfert puissant. C’est cet équilibre qui permet de survivre à l’absurdité de devoir côtoyer quotidiennement la maladie et la mort et qui permet inversement de demeurer un médecin sensible, mu par les valeurs profondes qui l’ont poussé vers la médecine.

Les premiers stages sont aussi l’occasion de s’approprier une réalité parfois insoupçonnée, l’impuissance. L’impuissance devant un système géré d’abord selon des considérations purement économiques, l’impuissance face à l’immobilisme et à la lourdeur administrative ou même l’impuissance liée à la limite des connaissances scientifiques.

Le choc de la réalité peut, pour certains étudiants, représenter un réel défi, pouvant même amener une remise en question sur sa carrière à venir. Comment vivre avec cette absurdité au quotidien, à travers des collègues et patrons qui semblent, en apparence, l’accepter?

Je crois que la première étape est d’en parler, de briser l’isolement et le silence entourant la souffrance morale. Plusieurs de vos collègues et patrons évoluent probablement aussi dans un système qu’ils jugent contre-productif, ou qui relègue le bien-être du patient derrière bien d’autres préoccupations. Par la suite, il est possible de s’y adapter. En effet, cette souffrance pousse peut-être inconsciemment le soignant à demeurer le plus près possible du patient, à éviter le désabusement qui guette. Périodiquement, il peut être aidant de prendre conscience de ses propres mécanismes de défense. Comprendre sa détresse est le premier pas vers une meilleure acceptation. On peut ensuite tenter d’y donner un sens. Vous souffrez émotionnellement parce que vous tentez d’être fidèle à des valeurs profondes. Une fois que vous êtes conscient de cette réalité, il est possible de s’en servir comme levier de changement. Il n’est pas simple de provoquer des changements institutionnels ou sociaux pendant les études et le début de pratique. Par contre, plus on vieillit, moins l’énergie de s’opposer est présente et plus on risque de glisser sous la vague plutôt que d’y faire face.

Il est important de reconnaître et de comprendre nos réactions émotionnelles face à une panoplie de situations. L’empathie des soignants de l’urgence n’était pas diminuée mais, avec l’expérience, on développe des défenses qui permettent de garder son sang-froid et de poursuivre son travail. Par contre, on ne doit pas perdre notre capacité de s’élever devant l’absurdité afin d’être l’acteur de changement dont la population a besoin.

Samuel CaronSamuel Caron
Université Laval

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