Les interruptions volontaires de grossesses

Les interruptions volontaires de grossesses

Dr Henry Morgentaler a été le premier Canadien à réaliser des interruptions volontaires de grossesse (IVG) ouvertement. Dès 1959, alors même que l’acte était illégal, il pratiquait cette technique chirurgicale dans sa clinique à Montréal. Mut par sa volonté pro-choix, il passera ainsi plusieurs années à revendiquer activement le droit à l’avortement, continuant même à ouvrir des cliniques en Ontario, au Manitoba et en Nouvelle-Écosse.  Ayant survécu à l’Holocauste, il se confiera plus tard sur les raisons de sa pratique: « If I help women to have babies at a time when they can give love and affection, they will not grow up to be rapists or murderers. They will not build concentration camps»[1].

Rappel historique
C’est en 1988 que l’avortement sera décriminalisé au Canada par un jugement de la Cour Suprême. De même, en 1989 la Cour mentionnait que le fœtus n’a pas de personnalité juridique et il ne peut donc pas être question pour lui au droit à la vie, à la liberté et à la sécurité au sens de la Charte des droits et libertés de la personne[2].

Pour résoudre le dilemme moral qui peut exister à venir en aide à ses femmes qui désirent mettre fin à leur grossesse, ce médecin intervient en admettant d’abord la prémisse que la vie commence à la naissance et non à la conception. Le médecin et la patiente demeurent toutefois conscients qu’à l’intérieur de l’utérus se trouve de la vie potentielle. C’est pourquoi, l’acte est parfois déchirant.

Dernièrement, en 2006, un autre jugement a été rendu, de la Cour Supérieure du Québec cette fois. Jusqu’en 2003, les femmes qui se présentaient en clinique pour subir un avortement devaient défrayer les frais de clinique qui n’étaient pas remboursés par la RAMQ. Toutefois, suite au recours collectif mené par l’Association pour l’accès à l’avortement, la juge Bénard a conclut que l’avortement est un service assuré en vertu de la Loi sur l’assurance maladie et doit donc être offert gratuitement[3]. Depuis, l’interruption volontaire de grossesse est accessible gratuitement au Québec, en clinique, en CLSC ou en hôpital, et dans toutes les régions du Québec pour les grossesses de moins de 14 semaines[4].

Dr Paquin a été l’un des médecins fortement impliqués dans le jugement pour l’accès à l’avortement rendu en 2006. Il a suivi en quelques sortes les traces du Dr Morgentaler puisque c’est à ses côtés qu’il a appris et peaufiné ses techniques d’interruption volontaire de grossesse, suite à la demande du CLSC de Montréal-Nord, en 1981, qui notait un besoin pour cette intervention chez sa clientèle.

Interruptions volontaires de grossessesLa pratique d’IVG : un tabou?
Selon le Dr Paquin, il existe encore un tabou pour certains médecins à faire des IVG. C’est certes une technique qui peut entrer en conflit avec certaines valeurs personnelles, voire même certaines visées de la médecine. L’avortement est souvent perçu comme un acte peu noble chez les médecins. « Ce n’est pas comme le chirurgien cardiaque qui sauve des vies, mais nous [les médecins pratiquant les IVG], on sait qu’on en sauve à chaque jour des vies », indique Dr Paquin. Pour résoudre le dilemme moral qui peut exister à venir en aide à ses femmes qui désirent mettre fin à leur grossesse, ce médecin intervient en admettant d’abord la prémisse que la vie commence à la naissance et non à la conception. Le médecin et la patiente demeurent toutefois conscients qu’à l’intérieur de l’utérus se trouve de la vie potentielle. C’est pourquoi, l’acte est parfois déchirant.

Une femme peut se faire avorter jusqu’à la 23e semaine au Québec. Au-delà de cette limite, elle devra aller aux États-Unis puisqu’aucun médecin de la province n’acceptera de pratiquer de telles interventions.  L’intervention sera remboursée par l’état, mais non le déplacement[5].  Face à la conscience morale de pratiquer les IVG, Dr Paquin rappelle que comme médecin, il faut respecter la liberté de choix de ces femmes, c’est le droit à l’auto-détermination. Lorsqu’il est question des avortements pour les grossesses tardives, par exemple à la 20e semaine post-conception, la perspective du médecin doit être axée sur la femme qui est couchée sur la table d’opération, parce que c’est elle qui souffre et qui souffrira si l’intervention n’est pas faite. Dre Anne-Sophie Coutin, médecin pour Médecins Sans Frontières se questionnait en ce sens : « [q]ui sommes-nous pour juger de la détresse de ces femmes et de leur souffrance morale? Nous sommes là pour accompagner les patientes, leur proposer une solution, et non pour juger leurs motivations »[6]. Le malaise à pratiquer les IVG vient peut-être aussi d’un manque de support institutionnel, d’un manque de formation ou d’information.

Formation spécialisée et lieux de pratique
Au Québec, les IVG peuvent être pratiquées par un médecin de famille ou l’obstétricien-gynécologue.  Le Collège des médecins du Québec mentionne que le spécialiste en médecine de famille doit avoir participé à des activités de perfectionnement professionnel afin d’acquérir les compétences nécessaires. De même, il incombe au médecin de déterminer ses limites d’intervention et de ne pas passer outre sa zone de confort[7]. C’est pourquoi il est recommandé de s’entourer d’une équipe de médecins et d’être coaché par des médecins expérimentés, tel que l’a fait Dr Paquin au début de sa carrière.

Aujourd’hui, il est possible pour les résidents en médecine familiale de faire un stage à option en interruption volontaire de grossesse. Autrement, il est possible pour un médecin d’aller se former auprès d’autres médecins ayant ce type de pratique. Il s’agit, selon Dr Paquin, d’une chirurgie relativement accessible si l’on sait s’entourer de bons mentors.

Le médecin de famille pourra alors pratiquer les interventions chirurgicales en clinique et en CLSC, généralement pour les grossesses de moins de 12 ou 14 semaines. Les interruptions de grossesses pratiquées en hôpital sont généralement réservées aux obstétriciens-gynécologues et ont surtout lieu dans les cas de fausses-couches ou de grossesses tardives (jusqu’au 3e trimestre) qui nécessitent davantage de matériel et des techniques chirurgicales plus complexes.

Interruptions volontaires de grossessesLa pratique au quotidien
Depuis 1992, Dr Paquin est copropriétaire de la Clinique Fémina à Montréal, une clinique affiliée au réseau de la santé. Il a spécialisé sa pratique de médecine familiale en santé de la femme (examen gynéco, ITSS et contraception) et en interruptions volontaires de grossesse de moins de 12 semaines. Il effectue des IVG une journée par semaine à sa clinique et ses collègues se partagent les locaux certains autres jours durant la semaine. La clinique peut faire de 70 à 90 avortements par semaine et jusqu’à 2 400 par année. Contrairement aux CLSC, la liste d’attente est souvent moins longue à la clinique, même si les deux options sont gratuites. C’est que la prise en charge est plus longue au CLSC, les rendez-vous sont plus nombreux pour assurer un accompagnement global dans la décision de la patiente ou du couple.

Au maximum, une patiente attendra approximativement deux semaines avant d’avoir un rendez-vous à la clinique. Sinon, l’Agence de santé et de services sociaux de la région s’assurera de trouver un endroit où la patiente pourra être vue dans les meilleurs délais. Ceci assure un avantage pour les patientes, puisque le travail des CLSC et des cliniques en réseau permet l’accès le plus rapide possible à l’intervention, ce qui diminue d’autant les risques de complications de l’IVG.

Voici à quoi ressemble une journée type de clinique d’IVG  (grossesses de moins de 12 semaines) pour Dr Paquin à sa clinique :

8 h : Arrivée à la clinique de la 1ère patiente.
8 h 30 : Rencontre avec la conseillère (infirmière ou sexologue), pour s’assurer que la décision est libre et informée. Signature du consentement et explications du déroulement de la procédure.
Arrivée du médecin.  Consultation des dossiers médicaux.
8 h 45 : Préparation de la patiente par l’infirmière.
9 h : Arrivée du médecin généraliste en salle #1.  Révision du dossier de la 1ère patiente et mise en confiance.  Double vérification du consentement. Échographie pour s’assurer de l’âge de la grossesse.
9 h 10 : Début de la procédure sous sédation-analgésie : aspiration et curetage.
9 h 20 : Fin de la procédure.  Notes au dossier.  La patiente demeurera couchée sur un lit de repos, sous observation pendant approximativement 1h, selon l’intervention.
9 h 30 : Arrivée du médecin généraliste en salle #2.  Révision du dossier de la 2ième patiente.  Double vérification du consentement. Échographie pour s’assurer de l’âge de la grossesse. Début de la procédure sous sédation-analgésie. Aspiration et curetage.

Midi : dîner

16 h : Fin de la procédure.  Notes au dossier.  La patiente demeurera couchée sur un lit de repos, sous observation pendant 1h-2h selon l’intervention.
16 h 30 : Activités administratives (Dr Paquin est copropriétaire de la clinique)
18 h : Départ de la clinique. Dr Paquin aura fait entre 12 et 16 avortements dans sa journée.

Le suivi psychologique est généralement offert dans les cliniques, tout comme il l’est dans les CLSC et dans les hôpitaux. La décision d’avorter n’est jamais facile et il est parfois préférable d’effectuer un suivi avec la patiente ou le couple après la chirurgie. C’est alors que des rencontres avec des sexologues, des psychothérapeutes ou des psychologues peuvent venir en aide. En outre, suite à l’intervention, un numéro d’urgence est fourni à la patiente en plus des conseils pour sa convalescence à la maison.

Interruptions volontaires de grossessesLa clientèle
Au Québec, ce sont les jeunes adultes entre 20 et 29 ans qui sont les plus nombreuses à subir des interruptions volontaires de grossesse, suivies des adolescentes de 15 à 19 ans[8].  Toutefois, le groupe d’âge ayant démontré une plus forte progression depuis 1976, au niveau du nombre d’interruptions volontaires de grossesse, est celui des femmes de 35 à 39ans. En somme, les statistiques démontrent que les femmes ayant subit des IVG sont de tout âge et de tous les milieux. Selon la prise en charge nécessaire, le service recherché ou même le quartier dans lequel se situe la clinique, une clientèle différente sera attirée vers différents points de service (CLSC, clinique ou clinique privée).

L’avenir des IVG
L’approbation attendue du RU486 (mifépristone) par Santé Canada changera possiblement l’horizon médical des IVG pratiquées chez des patientes avec moins de 50 jours de grossesse. Ce stéroïde synthétique permettra aux femmes de procéder, chez elles, à un avortement chimique en début de grossesse qui aura l’effet similaire de provoquer une fausse couche[9]. Cette technique a également l’avantage d’être moins dispendieuse pour l’état, tout en facilitant la procédure pour les médecins de famille et l’accessibilité pour les patientes. Cependant, selon Dr Paquin, un suivi sera nécessaire puisqu’un curetage peut tout de même être nécessaire dans certains cas, d’où l’importance de connaître un médecin pratiquant des IVG à qui référer ces cas.

Valorisation de la pratique des IVG
Dr Paquin raconte de façon très éloquente le sentiment qui l’a animé en réalisant son premier avortement, en constatant combien il s’était senti utile d’avoir libéré cette femme de sa souffrance. Il a alors su que c’est ce qu’il ferait de sa carrière. C’est à ce sentiment si valorisant d’aider ses patientes à vivre une étape importante de leur vie qu’il doit une grande partie de sa satisfaction professionnelle.

Remerciements
Nous remercions Dr Paquin de la clinique Fémina à Montréal de nous avoir accordé une entrevue pour la réalisation de cet article, ainsi que d’avoir partagé les photos de sa clinique.

Chloé RondeauChloé Rondeau
Université de Montréal



[1] Martin, S. (20013, mai 29). Abortion rights crusade Henry Morgentaler, revered and hated, dead at 90. Consulté le 26 août 2013, sur The Globe and Mail

[2] Collège des médecins du Québec. (2012, Septembre). L’interruption volontaire de grossesse- Lignes directrices du Collège des médecins du Québec. Consulté le 26 août 2013, sur Collège des médecins du Québec:

[3] Larouche, C. (2007, janvier). Avortements en cabinet: le gouvernement devra payer le «vrai» coût! (F. d. Québec, Éd.) Le Médecin du Québec , 42 (1), pp. 91-92.

[4] Institut de recherche et d’informations socio-économiques. (2008, septembre 25). Les Québécoises ont-elles accès la l’avortement? Consulté le 26 août 2013, sur IRIS Institut de recherche et d’informations socio-économiques

[5] Ibid.

[6] Gelin, C. (2005, Novembre). L’avortement, en théorie et en pratique. Journal des Médecins Sans Frontières (138), pp. 7-8.

[7] Collège des médecins du Québec. (2012, Septembre). L’interruption volontaire de grossesse- Lignes directrices du Collège des médecins du Québec. Consulté le 26 août 2013, sur Collège des médecins du Québec.

[8] Ministère de la Santé et des services sociaux du Québec. (2011, décembre). Statistiques de santé et de bien-être selon le sexe: Évolution du taux d’interruption volontaire de grossesse, selon l’âge. Consulté le 26 août, 2016, sur Santé et services sociaux Québec.

[9] Mifeprex (mifepristone) Information. (2011, juillet 19). Consulté le 26 août, 2013, sur FDA U.S. Food and Drug Administration:

 

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